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06/03/2005
Bouquinistes, la bourse ou les livres...
Article extrait de la "Nouvelle tribune" du 17/02/2005
Il existe, en gros, deux catégories de bouquinistes : ceux qui ont opté pour ce métier par passion et ceux qui s’y sont collés par hasard. Les uns sont érudits, et vous causent des bouquins comme Roméo causait de Juliette, tandis que les autres rappellent, lorsqu’ils vendent la came que recèle leur échoppe, l’épicier du coin. Cependant, les deux catégories s’accordent à dire que, dans un pays où la majorité de la population est analphabète, il est des métiers plus rémunérateurs…
Le salon du livre ? Il savait même pas qu’une manifestation de ce type avait lieu périodiquement, Mohammed ! En fait, il ne sait pas grand-chose sur les bouquins, et explique avoir d’autres chats à fouetter. Le kif de ce zig, c’est le pognon (et les meufs, à en croire les yeux embrasés, lascifs, licencieux, avec lesquels il toise, décortique toutes celles qui s’aventurent dans la boutique qu’il a fraîchement héritée de son père). “ Mon paternel adorait son métier ; il était heureux tant qu’il était en contact avec les bouquins, tant qu’il en parlait avec ses clients. Mais il n’a pas réussi à me transmettre sa passion. Moi, je n’ai pas acheté le moindre bouquin depuis que j’ai pris les commandes. J’essaie, au contraire, de brader le stock qu’il m’a légué pour changer d’activité. Je crois qu’elle aurait d’la gueule si j’en faisais un café, cette boutique”, indique-t-il.
Ouais, clair qu’elle générerait davantage de biftons ! Et lui aussi serait davantage crédible en tant que proprio de café qu’en bouquiniste !
Hassan, lui, est on ne peut plus crédible en bouquiniste. C’est un extrémiste des bouquins, un peu comme les islamistes sont les extrémistes du Livre… Les fonds de verre des lunettes qui surplombent son nez (c’est un roc!... C’est un pic !... C’est un cap !… Que dis-je, c’est un cap ? C’est une péninsule !) font figure de CV, en quelque sorte ; on se dit qu’il a dû en lire, des bouquins, pour choper une myopie aussi “chanmé” !
Bouquiniste = extrémiste des bouquins
Quasiment non-voyant, Hassan se retrouve pourtant admirablement dans son commerce. Ses étagères n’ont aucun secret pour lui. Il sait exactement où se trouvent “ Château-brillant”, Maupassant, Gary (Ajar) ou San A., où se terre Trotsky (pas au Mexique, mais dans sa “ malle secrète ”, comme il dit, qui renferme des chiées d’œuvres, résolument coco, bolcheviques, qu’il estime encore subversives, 15 ans après la chute du mur de Berlin) !
Hassan n’a jamais été invité par Bernard Pivot du temps d’“Apostrophes” ou de “Bouillon de culture”. Pourtant, il semble plus épris des Lettres que le clair des romanciers et essayistes contemporains, de France et d’ailleurs, qui renâcleraient vraisemblablement à écrire un SMS s’ils ne percevaient pas de royales royalties… Il faut être raide dingue des livres pour entendre vivre de ce commerce dans un bled où, comme l’explique Hassan (dans un français parfait tout en roulant des “r”), “les gens marchandent chez le bouquiniste alors qu’il ne leur viendrait jamais à l’esprit de négocier le prix d’une télévision ou d’un dîner au restaurant…”
Hassan dit gagner dans les 3.000 DH par mois. “Mais il arrive que je boucle un mois en ayant acheté davantage de bouquins que j’en aurais vendus”, corrige-t-il. Et de reprendre : “De toute façon, je me rattrape en été, lorsque le négoce des livres de classe et des annales s’active. C’est presque un métier saisonnier, bouquiniste ! Les gens lisent de moins en moins pour le plaisir ! Je ne sais pas si tu es assez grand pour te rappeler de la librairie Farraire du temps de sa splendeur. Aujourd’hui, ils vendent des bouquins au gros. Quelque chose du genre 3 livres à 10 dirhams ! C’est le même principe que chez Yatout ! La grosse braderie !”
Mohammed, le bouquiniste-légataire, semble plus sage que Hassan, malgré son très net déficit de printemps au compteur ! Papy Hassan est un idéaliste, qui n’entend pas vendre son fonds de commerce, qui fait front à toute sa famille concernant ce sujet, qui leur balance toujours à la tronche qu’ils n’ont qu’à attendre sa mort ou, si ça leur chante, à la précipiter, pour vendre (ou en faire un café). “Quand on aime les livres, on est indifférent à l’argent”, commente-t-il.
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